Comment naît un projet Télévie et jusqu’où peut-il mener ? À travers les témoignages de Pierre Sonveaux (UCLouvain), Françoise Rothé (ULB – Institut Jules Bordet) et Marc Vidal (Université Harvard), plongée dans le quotidien des jeunes chercheuses et chercheurs que le Télévie aide à faire éclore.
Derrière chaque projet financé par le Télévie, il y a une histoire. Pour certains, tout commence avec un souvenir familial, un parent touché par la maladie, une envie d’agir. Pour d’autres, c’est la rencontre avec un promoteur ou un laboratoire qui donne le déclic. Le Télévie soutient chaque année près d’une centaine de jeunes chercheuses et chercheurs qui, grâce à une bourse de doctorat, se lancent dans quatre années de travail exigeant. Leur parcours suit un fil clair : un projet, un financement, un apprentissage, une découverte. « La recherche, c’est un travail d’équipe, un marathon collectif », résume le Pr Pierre Sonveaux, Directeur de recherches FNRS à l’UCLouvain.
Le point de départ
Tout projet de recherche commence par une rencontre : celle d’un étudiant et d’un promoteur, d’une idée et d’un besoin. À l’UCLouvain, Pierre Sonveaux décrit un système où la motivation personnelle joue un rôle décisif : « En général, les doctorants sont ceux qui viennent frapper à notre porte. Ils ont souvent un lien personnel avec la maladie : un parent, un proche. Cela donne une motivation au-delà de la simple réalisation d’un manuscrit de thèse. » Le chercheur parle d’une filière déjà préparée à l’UCLouvain : des étudiantes et étudiants « chercheurs » qui se forment au laboratoire avant même d’être diplômés et d’obtenir une bourse Télévie. « Pendant deux ans, ils sont dispensés de certains travaux pratiques pour venir au labo. Le jour où ils décrochent la bourse, ils sont déjà intégrés, autonomes et prêts à travailler. » Au laboratoire de recherche de l’Institut Jules Bordet, dirigé par Françoise Rothé, on fonctionne selon un schéma inversé. « C’est nous, promoteurs, qui écrivons le projet avant de trouver le doctorant », précise la Pre Françoise Rothé, Directrice associée des laboratoires de recherche en cancérologie de l’Institut Bordet. « Quand la Commission scientifique du Télévie valide la demande, nous recrutons ensuite la personne la plus qualifiée. » Les profils sont variés, souvent internationaux : un seul doctorant belge sur huit, précise la Pre Rothé. « Ce qui compte, c’est la qualité scientifique, mais aussi les valeurs humaines. » Lors du recrutement, elle attache autant d’importance au CV qu’au parcours personnel. « Je regarde si le candidat ou la candidate a déjà eu une mobilité, s’il ou elle a fait un stage à l’étranger, s’il ou elle s’est engagé dans des activités de bénévolat ou de volontariat. Cela dit beaucoup des valeurs d’une personne. Dans la recherche contre le cancer, ça compte. » Deux philosophies, donc, mais une même conviction : le moteur d’un projet, c’est la passion.
Le financement : le rôle clé du Télévie
Avant qu’un projet ne voie le jour, il faut convaincre. Chaque année, des centaines de promoteurs ou promotrices déposent un dossier auprès du Télévie. Ces projets sont évalués par une commission scientifique indépendante et internationale, sur la base de critères précis : pertinence clinique, potentiel d’innovation, encadrement et faisabilité. « Le Télévie finance essentiellement le salaire de doctorants et de doctorantes », explique le Pr Pierre Sonveaux. « Un projet doit être faisable : il faut avoir accès à des échantillons, à des technologies, à des experts cliniciens. Le Télévie est notre source principale pour financer les doctorants », précise la Pre Françoise Rothé. Pour Marc Vidal, Professeur à l’Université de Harvard et Président de la Commission scientifique du Télévie, l’ampleur du soutien est exceptionnelle : « Le Télévie est devenu au fil des ans, un acteur majeur dans la recherche contre le cancer en Belgique francophone. » Car sans financement durable, pas de recherche possible. Mais cela reste un pari : le Télévie n’achète pas des résultats, il donne du temps, une chance et une voix aux chercheuses et chercheurs. « C’est une graine que le Télévie plante. Le chercheur, c’est un arbre en devenir ; mais il faut encore du terreau et du temps », souligne le Pr Sonveaux.
Apprentissages, doutes et premiers résultats
Une fois la bourse accordée, le véritable parcours du chercheur et de la chercheuse commence. « En général, dans mon laboratoire, la première année est surtout consacrée à la mise au point des modèles et à la formation de l’étudiant », décrit Pierre Sonveaux. « Il faut développer les outils, adapter la technologie, apprendre à manipuler les machines. C’est une année de construction. » À partir de la deuxième année, la recherche entre dans une phase très active : tester des hypothèses, produire des données, répéter les expériences. « Chaque découverte doit être reproduite plusieurs fois, idéalement six ou sept, avant de pouvoir dire : on a trouvé quelque chose », précise le Pr Sonveaux. Françoise Rothé souligne l’équilibre entre apprentissage et exigence. « Les doctorants s’intègrent dans un open space où travaillent aussi des postdocs. L’objectif est de favoriser la communication, l’entraide, la collaboration entre pairs. » Au bout de deux ans, chaque doctorant ou doctorante doit fournir un rapport d’avancement à la Commission scientifique du Télévie. « La bourse Télévie est accordée pour deux ans, puis renouvelable pour deux années supplémentaires, à condition de démontrer que le projet avance », explique Pierre Sonveaux. « Il faut présenter des résultats, même partiels, prouver la faisabilité, et surtout montrer la motivation de l’étudiant. » Françoise Rothé abonde : « Ce moment est important pour tout le monde, y compris pour les promoteurs. On évalue non seulement la progression du travail, mais aussi la dynamique de l’équipe. Cela permet d’éviter qu’un jeune chercheur se retrouve bloqué ou découragé. »
De l’hypothèse à la découverte
Au fil des mois, les hypothèses prennent forme. Les chercheurs et les chercheuses avancent du plus simple vers le plus complexe. « On commence souvent avec des systèmes très simplifiés, avec des cellules dans une boîte de culture », raconte Pierre Sonveaux. « À ce stade, on est encore très loin du patient, mais c’est nécessaire. Il faut d’abord comprendre les mécanismes de base avant d’aborder la complexité biologique d’une tumeur. » Peu à peu, ces modèles évoluent. Les cultures passent de deux à trois dimensions : les cellules s’assemblent en sphéroïdes, puis en organoïdes, qui reproduisent davantage la structure d’un tissu. « Ensuite, on vérifie si ce qu’on a observé dans ces modèles se retrouve dans les échantillons de patients, les biopsies. C’est là que la recherche devient vraiment translationnelle, c’est-à- dire qu’elle prend une dimension également clinique ». À l’Institut Jules Bordet, cette approche « du labo au patient » s’incarne pleinement. « Nous travaillons sur des échantillons issus directement des tumeurs provenant de patients traités à l’hôpital ou dans le cadre d’études cliniques », explique Françoise Rothé. « L’objectif est de comprendre la composition, l’organisation spatiale de la tumeur, les gènes actifs ou mutés, les cellules immunitaires présentes. Cela permet d’identifier des marqueurs pronostiques ou prédictifs et, à terme, d’optimiser la prise en charge des patients. »
Après la thèse : mobilité et continuité
Au terme de quatre années de travail, le doctorant ou la doctorante soutient sa thèse. Un moment attendu, mais rarement une fin. « Sa thèse, c’est son chef-d’œuvre », confie le Pr Pierre Sonveaux. « Il ou elle la défend devant un jury, publie ses résultats, et reçoit le titre de docteur. Mais souvent, c’est là que tout commence. » Trois chemins s’offrent alors à lui ou à elle : la recherche académique, l’industrie pharmaceutique ou, plus rarement, un changement de cap. « Les plus nombreux poursuivent en postdoctorat, souvent à l’étranger », explique le Pr Sonveaux. « Cette mobilité est essentielle : elle permet d’apprendre d’autres méthodes et d’acquérir une indépendance scientifique. »Françoise Rothé et Marc Vidal partagent cette analyse. « Lorsqu’un étudiant ou une étudiante a déjà travaillé dans plusieurs pays, cela se voit tout de suite dans son profil. Il ou elle a appris à s’adapter, à collaborer dans des environnements différents, et cela en dit long sur sa motivation », avance la chercheuse de l’ULB. Marc Vidal, Président de la Commission scientifique Télévie et professeur à Harvard, de compléter : « La mobilité est très importante dans la carrière d’une chercheuse ou d’un chercheur. C’est souvent un passage obligé. Ceux qui ont bougé, qui ont été exposés à d’autres cultures scientifiques, reviennent plus forts. » Le Télévie forme ainsi toute une génération de chercheurs et chercheuses qui portent la Belgique au-delà de ses frontières. Certains reviennent, d’autres s’installent ailleurs : dans tous les cas, ils prolongent le mouvement initié par la bourse.
Regard croisé sur la recherche
Depuis son bureau de Harvard, le Pr Marc Vidal suit avec grand intérêt la recherche belge francophone. Il garde un œil attentif sur les jeunes chercheuses et chercheurs formés grâce au Télévie. « Certains et certaines d’entre eux sont venus travailler chez moi. Franchement, ils sont d’un excellent niveau », assure-t-il.
Lorsqu’on lui demande si la Belgique francophone a un bon niveau en recherche oncologique, il met en garde contre les comparaisons hâtives. « Comparaison n’est pas raison », sourit-il. « Les États-Unis, c’est cinquante États, presque cinquante pays. Si on compare la Belgique au Massachusetts, il n’y a pas photo : Harvard, le MIT… Mais si on la compare au Tennessee, on est très bien placés ! »
Marc Vidal insiste surtout sur la performance du Télévie à l’échelle de la population. « Ici, aux États-Unis, une opération similaire – Stand Up to Cancer – lève cent millions de dollars tous les deux ans. Mais si l’on divise par la taille de la population, ce que réalise la Belgique francophone avec 13 millions € chaque année, c’est extraordinaire. »
Le Pr Pierre Sonveaux confirme que les moyens disponibles restent modestes mais efficaces. « Quand on compare aux grands pays, on ne peut évidemment pas rivaliser en volume de financement. Mais notre système fonctionne. Le Télévie, le FNRS et l’UCLouvain soutiennent de vrais projets de recherche fondamentale, pas des promesses à court terme. C’est ce qui fait notre force. » La Pre Françoise Rothé souligne quant à elle l’impact du Télévie sur l’attractivité du pays. « Les financements Télévie permettent d’attirer des talents de toute l’Europe et créent une vraie diversité dans les laboratoires. » Tous reconnaissent toutefois que la Flandre dispose d’un cadre plus structuré. « Le VIB, le Vlaams Instituut voor Biotechnologie, a hissé la recherche flamande à un très haut niveau, notamment en attirant des chercheurs étrangers », note le Pr Vidal. « Mais côté francophone, la qualité des projets reste remarquable, surtout au regard des moyens. Et de conclure, non sans fierté : « Le niveau global est bon, parfois excellent. Ce que le Télévie permet d’accomplir, compte tenu de l’échelle de la Belgique francophone, c’est tout simplement exceptionnel. »
Laurent Zanella