Où en serait la recherche en cancérologie sans le Télévie ?

Publié le 21 septembre 2021 dans Moments Forts, News


Difficile, voire impossible d’imaginer ce que serait l’état de la recherche sans l’apport du Télévie. Mais une chose est sûre : le Télévie a permis de pallier le manque de financement de la recherche lorsque la manne financière était exsangue, et il permet encore aujourd’hui de consolider son financement. Sans lui, il y aurait eu moins de chercheurs, moins de projets de recherche et, in fine, une moins bonne prise en charge du cancer en Belgique.

Jacques Boniver, Professeur ordinaire honoraire de l’Université de Liège, faisait partie, avec Arsène Burny, de la Commission scientifique « cancérologie » du FNRS lorsque le Télévie fut créé en 1989. Il se remémore des années difficiles qui ont précipité la création de l’opération caritative. « Nous avons vécu, à la fin des années 80, une période compliquée pour le financement de la recherche. Il y avait une politique d’austérité budgétaire. Les moyens du FNRS étaient donc limités et nous avions beaucoup de mal à engager des chercheurs dans les laboratoires. Le Télévie nous a permis de dégager des moyens financiers pour engager ces chercheurs. »

« Cela a donné une place à des chercheurs qui n’auraient pas pu bénéficier du soutien du FNRS ou des universités », confirme la Professeure Dominique Bron, Cheffe de clinique honoraire du service d’hématologie de l’Institut Bordet, également présente depuis le début de l’aventure Télévie. « Certains sont depuis chercheurs, directeurs de laboratoire ou professeurs à l’université. Il y a des éléments brillants qui sont là où ils sont grâce au Télévie.”

Au-delà du financement, les chercheurs en sciences fondamentales ont également bénéficié de la visibilité qu’offre le Télévie. « Il y a 30 ans, nous n’apparaissions jamais dans les médias. Nous étions dans notre tour d’ivoire », se souvient le Professeur Boniver. « Le Télévie nous a amenés sur les plateaux et cela a donné de la visibilité et une certaine popularité à la recherche. Cela a permis de côtoyer le monde politique, et d’aborder les problèmes de manque de financement. Le Télévie a donc également contribué, indirectement, à améliorer le financement public de la recherche et du FNRS. »

On terminera, pour la recherche, par dire que le Télévie a rapproché les universités francophones. « Avant, les universités francophones travaillaient chacune dans leur coin :  le Télévie les a amenées à travailler ensemble », relate la Professeure Bron.

Un bénéfice pour les patients

La recherche n’est évidemment pas la seule bénéficiaire du Télévie. Car la recherche, bien que fondamentale, contribue à une meilleure prise en charge des patients. « Nous cherchons toujours des projets susceptibles de répondre à des problématiques qui touchent les patients », confirme Jacques Boniver.

De plus, l’opération caritative a pallié certains déficits de notre système de santé en remboursant certaines initiatives. Il s’agit notamment de la congélation d’ovaires pour les femmes atteintes de cancer désireuses d’avoir un enfant, du soutien de psycho-oncologues, ou d’analyses génétiques sophistiquées.

Le Télévie a également permis de rattraper le retard que la Belgique avait par rapport à ses voisins. « En 1990, la Belgique n’avait pas de registre de donneurs de moelle, ce qui existait pourtant à l’étranger », explique Dominique Bron. « Le Télévie a pallié ce manque en créant ce registre utile notamment pour les enfants atteints de leucémie. » Il ne s’est pas arrêté là puisqu’il a également mis en place la banque de cellules souches issues du sang de cordon. Deux initiatives aujourd’hui financées par notre système de santé publique.

Des projets marquants

Faire la liste des progrès engrangés par la recherche dans le domaine de l’oncologie sur ces trente dernières années est une gageure impossible à tenir. La Belgique, bien que n’étant qu’un maillon de la recherche au niveau mondial, a toutefois largement apporté sa pierre à l’édifice, notamment grâce à des projets portés par le Télévie.

 « Si je ne devais retenir qu’une chose, ce serait tout ce qui a été fait sur les cellules souches et sur les greffes de moelle osseuse pour les leucémies », explique Jacques Boniver.

Dominique Bron mentionne quant à elle la cryopréservation du tissu ovarien. « La Belgique a été pionnière dans le domaine ».  « Effectivement, nous sommes le premier pays, avec la Suède, à avoir ouvert des banques de congélation en 1996 », se félicite la Professeure Marie-Madeleine Dolmans, gynécologue obstétricienne et Cheffe de clinique à l’UCLouvain (Saint-Luc). « Nous sommes également le premier pays au monde à avoir vu naître un bébé après transplantation de tissu ovarien, en 2004. »

On peut enfin citer les antigènes tumoraux (molécules spécifiques aux cellules cancéreuses, capables de déclencher une réponse immunitaire) dont l’identification dans les années 90 a permis de développer l’immunothérapie. « La Belgique est pionnière dans ce domaine et le Télévie a contribué à ces recherches », affirme le Professeur Jean-Pascal Machiels, médecin chef du département d’oncologie médicale aux Cliniques universitaires Saint-Luc.

Le séquençage haut débit

Vincent Bours est Chef du département de génétique humaine au CHU de Liège. Il explique l’intérêt du séquençage haut débit en oncologie. « Cette technique fait avancer la recherche en identifiant les nombreuses mutations que les tumeurs peuvent présenter. »

Le séquençage haut débit permet en réalité deux choses. Premièrement, observer les anomalies génétiques acquises par les cellules cancéreuses par rapport aux cellules normales, dans le but d’effectuer un traitement ciblé. Deuxièmement, identifier des prédispositions au cancer chez les patients.

L’avenir de ces techniques semble tout tracé. « En oncologie, le séquençage haut débit va permettre de mieux en mieux détecter les personnes à risque de développer un cancer pour proposer un suivi adapté à leur risque individuel et à côté, de séquencer un nombre toujours plus grand de tumeurs pour les caractériser au niveau moléculaire et développer des thérapies de plus en plus ciblées. »

Les thérapies ciblées

Cela fait quelques années maintenant que l’on parle des thérapies ciblées. Le grand public s’est depuis plus ou moins familiarisé avec ces traitements qui visent des cibles spécifiques. L’un des grands succès dans le domaine est associé à l’Imatinib (Glivec), un médicament qui a radicalement changé la prise en charge et le pronostic de la leucémie myéloïde chronique (LMC). « C’est un excellent exemple, car on parle souvent de l’Imatinib pour la LMC, mais c’est un médicament également utile pour la prise en charge d’une autre forme de leucémie dont on parle souvent au Télévie : la leucémie aigüe lymphoblastique avec chromosome de Philadelphie », explique le Professeur Carlos Graux, Chef de clinique associé du service d’hématologie du CHU UCLouvain Mont-Godinne. « Cela permet de diminuer la chimiothérapie, très toxique, mais pas de l’éliminer car elle reste la pierre angulaire du traitement. »

Le Professeur Graux milite pour que ces nouvelles molécules qui font la part belle aux thérapies ciblées soient utilisées avec intelligence. « Il ne faut pas jeter l’acquis aux oubliettes. Un enjeu majeur est de pouvoir garder accès à de ‘vieux médicaments’ qui ne semblent plus intéresser les investisseurs mais qui restent des piliers de la guérison. Ces médicaments ont tout leur intérêt si on les combine aux nouveaux médicaments, notamment pour éviter autant que faire se peut le phénomène de résistance que l’on rencontre lorsque l’on traite une tumeur. C’est là que l’on obtient les plus beaux succès».

Autre enjeu de taille : permettre le remboursement des thérapies ciblées en première ligne et non uniquement en cas de rechute. « Il s’agit d’un problème majeur. On trouve parfois des molécules incroyables, mais qui sont remboursées uniquement en cas de rechute des patients. Or, le meilleur moyen de soigner une rechute est de l’éviter. »

Immunothérapie

L’immunothérapie a également vécu un réel boom ces dernières années. Au lieu de s’attaquer directement aux cellules tumorales, l’idée est d’aider le système immunitaire à les reconnaître et les détruire, à l’instar de ce qu’une vaccination contre une maladie infectieuse propose.

« Vous avez différents types d’immunothérapie : premièrement, la vaccination, que l’on ne retrouve pas encore dans la routine clinique », explique le Professeur Jean-Pascal Machiels. « Deuxièmement, la thérapie adoptive qui vise à armer les lymphocytes pour combattre les cellules tumorales qui expriment des antigènes tumoraux. Troisièmement, l’utilisation d’anticorps qui enlèvent les freins à la réponse immunitaire anti-tumorale. Nous avons des lymphocytes capables de reconnaître les tumeurs, mais qui ne les éliminent pas en raison de freins divers. Le but est de lever ces freins afin de permettre aux lymphocytes présents dans notre organisme de détruire les cellules tumorales. Cette dernière approche est utilisée en routine clinique aujourd’hui avec un bénéfice pour certains patients » .

Le champ des possibles est encore vaste concernant l’immunothérapie, qui n’en est qu’à ses prémices. L’un des objectifs consiste notamment à élargir le spectre des patients qui répondent positivement à l’immunothérapie.

La radiothérapie

Traiter un patient métastatique permet une rémission, rarement une guérison. La plupart des patients récidivent. Pour éviter cela, la radiothérapie permet un traitement local d’une tumeur, au même titre que la chirurgie. « L’objectif est de détruire la tumeur localement pour guérir le patient, en épargnant le plus possible les tissus et organes sains », explique le Professeur Xavier Geets, Chef du département de radiothérapie des Cliniques universitaires Saint-Luc.

À l’instar de l’oncologie, la radiothérapie se dirige vers des thérapies de plus en plus ciblées. « La plupart des développements actuels permettent de mieux cibler les rayons sur la tumeur et donc de mieux épargner les organes alentour et, in fine, d’avoir des traitements efficaces et moins toxiques. » Les techniques, au nom parfois barbare, permettent tantôt de s’adapter à l’anatomie changeante d’un patient grâce à l’intelligence artificielle, tantôt de recourir à de nouvelles techniques moins irradiantes pour éviter d’attaquer les tissus sains. C’est le cas de l’imagerie embarquée, de la protonthérapie, ou encore des systèmes de radiothérapie guidée par l’imagerie par résonance magnétique. « On se dirige de plus en plus vers une radiothérapie adaptative, capable d’un ciblage toujours plus précis et de s’adapter aux fluctuations anatomiques du patient et aux caractéristiques de la tumeur. »

Plume :  Laurent Zanella


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